Concepts stratégiques appliqués aux gilets jaunes

Comme beaucoup d’entre vous, j’ai suivi le mouvement des gilets jaunes. En même temps, on en parle presque tous les jours, difficile de passer à côté. D’une manière générale, les gens sont partagés autour de moi. Gilets jaunes, pas gilets jaunes, fier.ère.s ou soulé.e.s du mouvement et de ses actions… bon, quoi qu’il en soit, le mouvement a été entendu. Mais ses revendications ont-elles été écoutées, ont-ils réussi à obtenir ce qu’ils voulaient ? Rien n’est moins sûr. Preuve en est, le mouvement continue en dépit des décisions prises par le gouvernement. Je resterai aussi éloigné que possible de toute conception politique mais il me semble que quelques conseils stratégiques pourraient être bénéfiques aux gilets jaunes – et à tous.

 

Les paradoxes de la violence

Tout d’abord, mettons les choses au clair dès maintenant. J’estime qu’il y a d’un côté les gilets jaunes avec leurs revendications ; et d’un autre côté les casseurs… qui sont aussi gilets jaunes, qui ont aussi des revendications, mais qui donnent une autre image du mouvement. J’ai l’impression qu’ils ont pris le dessus dans le mouvement, en tout cas dans les médias ça ne fait aucun doute. Mais cela dit, si l’amalgame est si aisé, c’est qu’il est très facile de se laisser emporter par une vague de violence. Lorsque se mêlent colères, frustrations, dégoûts, peines et sentiment d’impuissance, celui qui jette la première pierre ouvre souvent une brèche pour les autres. Et puis, s’unir contre un ennemi commun, ça donne le sentiment d’appartenir à un groupe, de ne plus être seul.e, d’être enfin compris.e dans son malheur.

 

C’est un peu comme ça que je vois la vague de violence qui a embrasé la capitale ces dernières semaines lors des manifestations des gilets jaunes. Un mouvement né au sein d’un peuple qui en a ras le bol de son quotidien , qui veut se faire entendre et qui s’est laissé dépasser par les évènements. Je dois reconnaître que j’ai parfois été partagé quant à la violence. Parfois, on pourrait croire que c’est le seul moyen de se faire entendre. D’ailleurs, c’est à l’instant où le mouvement des gilets jaunes est monté en violence que des mesures ont été prises par le gouvernement. Mais quelles mesures, en fait ? Augmenter les effectifs de la police déployée sur les manifestations ? Faire intervenir les véhicules blindés de la gendarmerie ? Tout ça pour voir le SMIC augmenté de 100 euros ? Allons bon. En réalité, les violences ont un coût certain, elles entrainent un cercle vicieux. Entre réparation de la casse et augmentation de la répression au final, ceux qui payent les pots cassés, c’est… nous.

 

Le cercle vicieux de la violence… on casse, donc on augmente la répression et on répare, donc ça coûte de l’argent, donc on prend sur les impôts, donc on est frustrés, donc on casse…

 

Ce n’est pas nouveau. En France, on adoooooore brûler des pneus, des poubelles, des voitures, quand on a un message à faire passer. C’est pour ça que de nombreux parallèle ont put être fait avec le mouvement des gilets jaunes. La révolution française de 1789 – Quelle blague, quelle présomption !  Briser ses symboles et à s’attribuer des mérites similaires me donne envie de m’insurger, c’est même la raison de cette publication. Mai 68 ? A la rigueur, peut-être. Mais en définitive, Mai 68 qu’est ce que ça a donné de durable ? Pas grand chose puisque les mêmes griefs sont présentées de nouveau. Les pauvres, les étudiants, les retraités, se sentent laissés pour compte. C’est bien la preuve que les violences ne peuvent éventuellement changer les choses que ponctuellement. Elles ont surtout ce côté paradoxal de donner de bonnes raisons au gouvernement d’augmenter la répression. Elles les lui offrent sur un plateau d’argent, c’est absolument contre productif. Non, pour changer les choses de manière durable, les violences, qu’elles viennent d’un côté comme de l’autre, ne sont jamais une solution.

 

Source image : BERTRAND GUAY / AFP

 

“Je vous demande de livrer un combat, de lutter contre leur colère…
pas de la provoquer.”
– Gandhi

 

 

Peut-on faire autrement ?

Pour moi, en aucun cas la colère ne peut justifier la violence. La colère ne mène rien de bon et agir sous son emprise, se laisser emporter par elle, est le moyen le plus sûr de perdre un combat. La boxe est un bon exemple pour illustrer l’inutilité de la colère dans un combat. Après avoir été dans les cordes, avoir digérés quelques jabs et crochet dans les côtes, je vous assure que vous voyez rouge. Votre adversaire, vous voulez le dé-fon-cer… mais si vous laissez votre colère prendre le dessus, vous perdez votre clairvoyance, votre sang froid, votre énergie parce que vous faites trop de mouvement inutiles, et… très probablement vous perdez le combat. Voilà ce qui distingue un bon boxeur d’un chiffonnier : le calme et le self contrôle de la colère. Il faut garder sang froid et esprit d’analyse pour vaincre. La plupart des gilets jaunes sont entrés sur le ring plein de rancoeur, de colère, et non préparés. Ce sont des chiffoniers qui brûlent des pneus en pleine lutte écologique, qui détruisent le patrimoine culturel de la France, pour au final ne rien obtenir de ce qu’ils étaient venus chercher. C’est la raison pour laquelle j’ai l’intime conviction que la non violence est bien plus efficace pour se faire entendre et faire changer les moeurs lorsqu’il s’agit de revendications civiques.

 

J’écoutais Marine Le Pen dire sur une chaîne d’information que même si vous prenez des bonzes tibétains et que vous leur lancez des centaines de bombes lacrymogènes, tôt ou tard ils allaient perdre leur sang froid. Outre le fait que ça en dise long sur ses approches politiques (qui aurait l’idée de jeter des centaines de bombes lacrymogènes sur des bonzes tibétains ?), elle se trompe. Et c’est bien pour cela que la non violence est une approche très intéressante. En effet, lorsque la violence est employée en répression à un mouvement non violent, les oppresseurs perdent leur soutien politiques et se voient obligés de céder. Ils les perdent parce ce que ce qu’ils font dépassent l’acceptable dans le conscient collectif. Frapper des gens violents, ça semble acceptable, juste… En revanche frapper des manifestants pacifistes, c’est lâche, c’est minable, c’est faire preuve de petitesse. C’est justement l’usage de la violence contre un mouvement non violent qui lui donne toute sa puissance politique, qui lui donne du pouvoir, une couverture médiatique plus grande, et la victoire.

 

En 1965, Martin Luther King organisait une marche de 80 km, depuis Selma jusqu’à Montgomery,  pendant 5 jours. Cette marche avait pour objectif d’obtenir le droit de vote pour les noirs d’Alabama. Durant cette marche, pas une voiture brûlée, pas même un flic insulté… et le droit des votes obtenu. Quelle différence dans l’approche, vous ne trouvez pas  ? Seulement 3200 marcheurs, pourtant. Imaginez l’impact qu’auraient pu avoir les 125 000 gilets jaunes qui ont manifesté s’ils s’étaient coordonnés en une action non violente !

 

“Je ne vais pas brûler des voitures, je vais en construire puis en vendre”
– Kery James extrait de “Banlieusard”

 

 

Quelques pistes de réflexions

En vérité, je pense que 10 ans en arrière, j’aurais été du côté des gilets jaunes, du côté des violences en prétextant que la meilleure défense c’est l’attaque. Ce sont mes lectures et les rencontres que j’ai faites qui m’ont permis de prendre de la distance sur mes propres pulsions. Aujourd’hui, je vois les choses différemment et je suis très touché par ce qui se passe en France. Les gilets jaunes ont toute légitimité pour protester, pour faire entendre leur voix, mais je suis affecté quand je vois l’inefficacité de leur action au regard des dégâts provoqués. Pour parler en terme professionnels, je dirais que le retour sur investissement est nul. Beaucoup de blessés, beaucoup de dégâts, beaucoup de violence… pour vraiment pas grand chose.

 

 

Il y a une chose que je retiens en revanche, une chose qui me semble magnifique, une lueur dans l’obscurité : le nombre de gilets jaunes réunis. Ce sont tout autant de personne, d’hommes et de femmes, de tous les âges, qui se retrouvent dans une action commune. C’est la voix d’un peuple, la voix d’une génération. C’est beau et ça prend de l’ampleur ! Les économistes craignent même de voir naître des gilets jaunes aux quatre coins du monde.  Si seulement cette union pouvait être mise à profit d’une action massive non violente ! Imaginez-vous la puissance d’autant de personnes réunies ? La marche de Selma a fait changer la loi avec 3200 personnes… que serions-nous capable de faire avec 125 000 personnes ? Sans compter toutes les personnes qui soutiennent le mouvement mais qui refuse de s’y joindre pour éviter ces mêmes violences. J’adorerais voir émerger un tel mouvement.

 

Mais pour cela, pas de secret : il faut que les gilets jaunes se trouve un leader. Je ne parle pas ici de rattrapage politique ou d’une personne qui parlera bien devant les caméras. Je parle d’un vrai leader. Quelqu’un capable de réunir le peuple, d’organiser les manifestations et de convaincre autant de monde de s’unir pour combattre les mêmes choses, avec les mêmes armes. L’affaire n’est pas mince. En attendant qu’un tel leader émerge, si tant est qu’il émerge un jour, voici quelques actions non violentes qui pourraient – je crois – avoir plus d’impact politique et social que brûler des pneus, des voitures et casser des vitrines. Pour être efficaces, il faut mettre en place des actions a fort impact politique et économique.

 

Suggestion d’actions non violentes

  • Boycott des pompes à essence
    • Pour les petits trajets, utiliser votre vélo. Pour les plus longs, faites du co-voiturage… mais d’une manière générale, éviter à tout prix de faire un plein d’essence. Si 125 000 gilets jaunes l’avaient fait, ce serait environ 125 000 personnes x 60 euros par plein d’essence = 7 500 000 euros ! Vous rendez-vous compte du coup pour l’économie ? Ca fait plus mal que quelques poubelles brulées hein ?
  • Boycott des magasins
    • Saviez-vous que cette année le Black Friday a battu tous les records en France ? Les gens achètent et achètent des choses dont ils n’ont même pas besoin.
  • Marche autour du périphérique
    • Imaginez 125k personnes qui font le tour du périphérique en marchant, sans violence aucune.
  • Blocage des lieux touristiques
    • C’est simple, prenons la tour Eiffel, un symbole de la France à l’étranger. Imaginez 125 000 personnes réunies sur le parvis de la tour Eiffel, assises par terre, tout simplement. Imaginez le message que ça envoie à l’étranger.
  • Grève de la faim
    • La plus pacifiste des protestations, celle adoptée par Gandhi. Imaginez maintenant ces 125000 gilets jaunes au pied de la tour Eiffel, entamant une grève de la faim. Imaginez l’impact sur le plan geo politique.

 

Et puis, je n’ai pas pu résister à l’envie de proposer quelques suggestion d’actions concrètes pour sortir du prolétariat :

  • Boycotter les smartphone
    • Ok. Cette action n’aura absolument aucun impact politique… Mais quand j’entends les revendications des gilets jaunes et que je les vois publier leurs photos sur insta depuis le tout nouveau iphone X, un goût d’amertume envailli mes papilles. Comment peut-on revendiquer plus de pouvoir d’achat, et en même temps dépenser la moitié d’un SMIC dans l’achat d’un téléphone ?
  • D’ailleurs, passez-vous de votre téléphone un peu
    • Un smartphone coûte en moyenne 500 euros. Un livre coûte environ 5 euros. C’est à dire que vous pourriez vous offrir une petite centaine de livres au prix d’un smartphone. Vous n’imaginez pas tout ce que vous pourriez apprendre dans la lecture, à quel point elle pourrait changer votre vie. Je me suis passé de mon téléphone pendant plusieurs jours (lien vers l’article), c’est à conseiller à tout le monde !
  • Eteignez votre télé et ouvrez un livre
    • Oui. Je passe pour un extra terrestre quand je dis que ça fait 10 ans que je n’ai pas de télévision. Franchement, ça ne me manque pas. Je lis. Je change de perspective, j’ajoute du grain à mon moulin, j’ajoute des pensées à mon esprit.
  • Achetez-vous un vélo
    • Pour les petits trajets, c’est très agréable de faire du vélo. Et puis, c’est plus écolo, c’est moins cher et c’est bon pour la santé.
  • Opter pour les paniers bios

 

Et vous, pensez-vous que les violences sont nécessaires pour faire changer les choses ?

 

Enfin… Vous allez me dire, c’est facile pour moi de dire tout ça. Concrètement, je suis sorti du prolétariat, j’ai élevé mon niveau de vie très considérablement, j’habite à l’étranger et le seul gaz lacrymogènes que j’ai goûté dans ma vie c’était au lycée. Un mec qui avait acheté une bombe lacrymogène “sur paris” et qui, en voulant l’essayer avait propulsé le gaz contre le vent, aspergeant tous les curieux à côté de lui – dont moi, bien sûr. Alors facile de parler de non violence dans le confort de ma petite vie de bourgeois expatrié. J’ai donc bien conscience que cette publication pourrait être un coup de baton dans l’eau mais je m’en voudrai de n’avoir pas exposé mon point de vue. Peut être changera-t-il les perspectives pour quelqu’un. Peut être que ce quelqu’un deviendra le leader des gilets jaunes. Peut être qu’il sera leader d’un mouvement non violent. Qui sait ? Pour le reste, je voue ce blog au dépassement, au fait de s’élever dans la société et dans la conscience. Parce que j’ai réussi à le faire, d’une certaine manière, en prenant des risques, en me surpassant, en travaillant. Parce que je suis persuadé que chacun peut aller de l’avant s’il s’en donne les moyens, car comme le dit si bien Edgar Morin, “le pire des aveuglements c’est quand on est aveugle à sa propre cécité”.

Photo de couverture :Des «gilets jaunes» marchent vers l’Arc de triomphe à Paris le 8 décembre 2018. | Thomas Samson / AFP

 

Références à d’autres publications

Lire de la philosophie n’est pas un truc d’intello

La nécessité de se détacher des relations toxiques pour évoluer

Sortir du prolétariat 1/5 : Le pouvoir de la détermination

Loin de ses proches, près de ses rêves

 

Sources

LeMonde.fr : « Gilets jaunes » : 125 000 manifestants en France, 1 385 interpellations

LeFigaro.fr : «Gilets jaunes» : les images de l’Arc de Triomphe saccagé

Ouest-France.fr : Gilets jaunes. « Pourquoi ils nous chargent ? » : notre reportage au cœur des violences à Paris

Slate.fr : Les économistes craignent de voir des «gilets jaunes» aux quatre coins du monde

À propos de la marche de Selma : Page Wikipédia

Si le sujet vous intéresse, je vous conseille le film “Selma”

LaRucheQuiDitOui.fr : Site officiel

Commentaires

  • Bouzid
    20 décembre 2018

    1. Mai 68 a apporte bcp de droits !
    2. C’est facile mais les français ont besoin d être bousculés aujourd’hui !!
    3. Bon tu connais mon avis sur la violence « on n a rien sans rien » et la violence est parfois une arme et surtout un sentiment comme un autre ..
    4. Qui serait capable de leader ce mouvement franchement ? Des Gandhi et des MLK il n y en a pas à chaque coin de rue maintenant .. et surtout l époque est différente malheureusement donc les mentalités donc nos leaders aussi

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